Vania Jaikin Miyazaki
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Extrait tiré de xxx, Genève, 2025

Chapitre XII

Ma Mère

Après toutes ces réjouissances, ces « coïncidences », comme diraient les plus prudents... Arrivait la partie délicate : ma mère.

Je suis montée dans mon avion à reculons. Une petite boule commençait déjà à faire sa place dans mon ventre à l’idée de devoir lui expliquer. Son père n’avait pas complètement disparu, il avait juste passé le reste de sa vie dans le pays d’à côté avec une nouvelle femme et des nouveaux enfants. En passant, elle n’était plus fille unique, elle avait désormais un frère et deux soeurs, demi-, ok.

Comment est-ce qu’on annonce une vérité de cet acabit à quelqu’un ? Et quand ce quelqu’un c’est votre mère ? J’essayais de m’imaginer en train de lui parler dans différents décors. Dans la cuisine, dans le salon, dans la voiture, sur son lit...

Quels mots choisir ? Il m’était impossible de calculer sa réaction. Elle serait surprise, oui, mais bien ou pas bien ? Est-ce que cette nouvelle allait lui apporter de la joie, ou au contraire de la tristesse ? On allait se débarrasser d’un disparu, ça c’est super, mais en échange, s’alourdir d’un père démissionnaire, ça c’est moins bien. Je ne savais tout simplement pas ce qui pouvait se passer. Mais je soupçonnais que ça n'allait pas être l'effusion de joie, je regrettais de ne pas vivre dans un de ces navets américains où tout le monde pleure ensemble, soulagé et heureux du dénouement, baigné dans un éclairage mielleux.

Oiseau de feu

Assise dans mon siège à 850 km/h, mes pensées allaient quatorze fois plus vite, elles étaient même déjà arrivées à destinations. J’ai commencé à élaborer une stratégie de survie. En fait, je me rendais compte à quel point on –je– n’était pas préparé à communiquer. Parler, dire ces mots-là, c’était plus complexe que de grimper l’Everest en pantoufles. Il allait me falloir un terrain d’entraînement, et pour jouer ce rôle de cobaye, je pensais à... mon père. Mon père est un bon copain, on aime bien discuter ensemble, il est la personne la plus proche de ma mère, qui se ressemble s’assemble, donc si je lui racontait à lui d’abord, j’allais avoir un avant-goût de la réaction de ma mère. Zéro plus zéro égal la tête de toto. Au fond de mon siège, je savais très bien que ça sonnait complètement faux. Mes parents ont beau avoir passé toutes ces décennies ensemble, ce n’est pas pour autant qu’ils se ressemblent. Ils sont peut-être même diamétralement opposés. Alors si je raconte à mon père d’abord, j’aurai la réaction de ma mère en symétrie inverse et je saurai à quoi m’attendre.

Ça ne marche pas non plus, les humains sont des êtres émotionnels instables, imprévisibles et uniques et si on savait comment marchaient les autres, la face de cette terre aurait un autre relief. Je crois.
Bref, mon père, c’était une bonne soupape. Il était pas directement concerné, on allait pouvoir faire un premier debrief ensemble et je sentais qu’il fallait que ça puisse sortir n’importe comment avant de mettre de l’ordre à tout ça.

C’est ce que j’ai fait. Mon père : explosion de réjouissance, il trouvait toute cette histoire absolument fantastique, inouïe, géniale. Il m’a demandé comment j’avais su que Susumu avait une soeur à Buenos Aires, parce qu’à l’époque, en tant que karatéka, il allait souvent là-bas pour des compétitions. Il m’a dit que s’il avait eu connaissance de « ce détail », il aurait peut-être pu retrouver Susumu plus tôt. Il a fini par un « C’est con ça quand même ». J’étais étonnée qu’il en sache moins que moi. Je me suis demandée de quoi ils parlaient mes parents... Je lui ai répondu que j’avais passé mon enfance à poser des questions sur Susumu à ma mère. Il n’était pas au courant, probablement parce que ça faisait partie de nos grandes conversations privées à ma mère et à moi, sur son lit, pendant ces petits moments magiques qu’elle s’octroie une ou plusieurs fois par jour. S’allonger sous sa couette, comme pour prendre de l’élan pour le reste de la journée.

Ce qui se passait en vrai à ce moment-là de l’histoire, c’est qu’avec mon père, on était tous les deux déçus en imaginant l’autre version, celle où il aurait retrouvé ce beau-père 30 ans plus tôt. Ma mère aurait eu un père, un frère et deux soeurs, moi j’aurais eu un grand-père... Ma grand-mère aurait demandé le divorce ? Ou alors Susumu aurait redémissionné pour reprendre son ancien poste de mari et de papa abandonné en route ? Le scénario de la télénovela reste sans dénouement.

Mais les lois de l’univers qui tirent les ficelles de nos petites vies d’humains, ont décidé, pour une raison bien précise que l’on ne connaîtra jamais, que le moment de dévoiler le fin mot de l’histoire n’arriverait que maintenant. Sans Hortensia et sans Susumu.

Après cet échange émerveillé et enthousiaste avec mon père, je ne m’attendais en rien à avoir une solution toute prête. Lui n’a jamais été le roi des formes pour annoncer les grandes choses de la vie. Il allait juste falloir que je prenne de l’élan pour parler avec ma mère. Je lui ai fait promettre qu’il tiendrait sa langue jusqu’à ce que je me lance. Je pense qu’il aurait été aussi angoissé que moi à ma place, alors il a promis, malgré son envie de s’émerveiller avec elle de toute cette histoire.

En attendant, il s’est mis à faire son arbre généalogique et à chercher qui pouvait bien être où, à partir du peu qu'il savait sur sa famille.1

Ça m'a pris 2 ou 3 semaines pour rassembler le courage nécessaire. Nous étions assises dans le salon. Juste elle et moi. J’ai commencé mon long récit par : « Maman, j’ai retrouvé ton papa. » Elle m’a regardée incrédule, elle a souri, croyant à une blague. Je lui ai raconté le locutorio, le téléphone à un certain Miyazaki qui allait s’avérer être son frère, elle m’a fait répéter, « attends, attends, mais de qui parles-tu, je ne le connais pas moi ce monsieur », j’ai répété, avec plus d’explications, évidemment qu’elle ne le connaissait pas, puis j’ai continué à raconter ma rencontre avec « ce monsieur », la suite de l’histoire de Susumu, son deuxième mariage, son retour en Argentine. Elle ne me suivait pas, levait les sourcils, se pinçait les lèvres l’une contre l’autre pour se concentrer sur cette avalanche de choses irrationnelles que je racontais... Elle a ri, s’accrochait à l’idée que c’étaient des fadaises. Elle m'a dit que c'était impossible, que j'avais dû faire erreur, parce que son père avait disparu, d’ailleurs il était mort –me disait-elle pour la première fois.

  1. 1

    Et il est tombé sur des perles, dont la plus jolie doit être, Volodia. Un cousin russe de St-Pétersbourg. Ce grand monsieur aux cheveux blancs et aux yeux bleus ciel de gentillesse vivait à Washington avec sa Pénélope. Femme de marin. Volodia est commandant de brise-glaces. Il emmène des expéditions scientifiques russes en Antarctique et, coïncidence du hasard de la destinée humaine... Il passe régulièrement par Santiago du Chili, où il fait escale pour se rendre là-bas, sous la planète. Volodia et mon père se sont rencontrés à Santiago, mais ça c’est une autre histoire.